Le génie diplomatique de Bismarck

Par Mathieu Pontbriand et Patrick Péloquin

INTRODUCTION

Après la guerre franco-allemande de 1870-71, le nouvel Empire allemand s’agrandit en annexant le territoire de l’Alsace-Lorraine au détriment de la France. Bismarck, le chancelier allemand, prend ces territoires composés d’Allemands en craignant l’esprit revanchard des Français. Alors, il s’applique à mener une politique extérieure cherchant à isoler la France et à maintenir un statu quo en Europe, favorable à l’Allemagne. Il essaye donc d’accommoder le plus de puissances européennes possibles, pour éviter des guerres qui nuiraient à la prédominance de l’Allemagne. Pour réaliser son dessein, il met en place deux politiques. En quoi ses systèmes d’alliances, qui régissent l’Europe de 1871 à 1890, font défaut pour que l’ordre européen prenne fin en 1914? Les auteurs étudiés pensent que Bismarck dans son entêtement à vouloir s’allier la Russie et l’Autriche-Hongrie a fini par créer des foyers de tension qui ont grugé son système De plus, les auteurs ne sont pas tous d’accord sur la manière dont le déclin de la politique bismarckienne s’est produit.

Effectivement, la 2e politique bismarckienne, après l’effondrement de la première, tente de maintenir le statu quo pour protéger la prédominance de l’Allemagne sur le vieux continent, mais ses faiblesses ont mené au déclin de cette politique.

Ce travail est divisé en trois parties qui sont séparées en fonction d’un fil conducteur. Ce lien est le désir de maintenir un statu quo européen avantageux pour l’Allemagne. Déjà après la guerre franco-allemande, Bismarck met en place une politique pour garder l’hégémonie allemande, c’est ce que nous analyserons en premier. Malheureusement pour lui, la crise des Balkans en 1875 vient contrecarrer ses premiers plans. Même si son premier système fut un échec, son raisonnement ne change pas. C’est pourquoi nous expliquons ici sa deuxième politique qui sera la plus importante. Cette situation amène Bismarck à échafauder sa deuxième politique, caractérisée par un jeu diplomatique ardu au niveau colonial et de la confection de ses différentes ententes et alliances. Nous expliquons en dernier lieu son déclin, parce que cela explique son échec à maintenir le statu quo. Effectivement, ce fin diplomate ne peut tout prévoir. Notamment, il ne réconcilie que temporairement la Russie et l’Autriche-Hongrie. De plus, il n’a aucun contrôle sur les différentes crises nationales et l’isolement de la France manque d’étanchéité. Finalement, les objectifs de Guillaume II étant différents de ceux de Bismarck, il l’écarte donc et sa Weltpolitik met fin complètement à l’œuvre diplomatique de son premier chancelier

  1. LES ÉVÉNEMMENTS QUI AMÈNENT LA DEUXIÈME POLITIQUE DE BISMARCK

La période allant de 1871-1878 est marquée d’événements qui influencent la stratégie de Bismarck concernant sa politique extérieure. Il faut comprendre la première politique bismarckienne pour saisir le dessein derrière sa seconde. Les deux politiques se forment d’ailleurs pour se protéger des Français.

    1. Les conséquences de la guerre franco-allemande
    2. Maintenant que Bismarck a réussi à unifier les états allemands aux lendemains de la guerre franco-allemande, son objectif premier est de maintenir un statu quo avantageux. Suite à la guerre, la France se voit contraindre à satisfaire les exigences du traité de Francfort. Cela se traduit par le paiement de cinq milliards de francs et par une occupation par les militaires allemands de l’Est de la France jusqu’à ce que la dette soit payée. Plus important encore, l’Allemagne annexe l’Alsace et le tiers de la Lorraine. La prise de ces territoires oblige déjà Bismarck à négocier avec les puissances voisines, qui craignent un déséquilibre des forces sur le continent. Bismarck sait à ce moment que s’il s’empare de l’Alsace-Lorraine, il expose l’Allemagne à des représailles de la part des Français. Sous la pression de l’état-major allemand et du Kaiser, il doit néanmoins céder.

      Son premier souci est de s’assurer que la France applique correctement les termes du traité de Francfort. Après la guerre, la tension est toujours grande car Bismarck ne croit pas la France capable de payer les cinq milliards de francs. C’est pourquoi il accueille avec joie le versement intégral de l’indemnité, même si l’état-major allemand préfère ne pas se faire payer tout de suite pour pouvoir rester le plus longtemps possible en territoire occupé. Bismarck est satisfait, puisqu’il croit que ce remboursement rapide est le meilleur moyen de retarder le relèvement de la France. Il se produit par la suite une relative détente entre les deux pays.

      Une des conséquences de la guerre est aussi la chute du Second Empire en France, remplacé par la troisième République. Encore là, Bismarck se montre favorable au maintient de cette république, car il pense que ce régime empêchera la France de concocter des alliances avec les monarchies européennes. En réalité, il craint les monarchistes, parce que ce sont eux qui possèdent cet esprit revanchard qui le répugne. De plus, la monarchie pourrait créer un régime fort qui essayerait éventuellement de reconquérir les territoires perdus. Le 24 mai 1873, Bismarck accueille très mal le fait que le nouveau gouvernement français se compose majoritairement de monarchistes catholiques. Toutefois, il a déjà mis en place un premier système d’alliance et espère ainsi contrer toutes les initiatives diplomatiques possibles de la France.

    3. Le début du génie diplomatique de Bismarck dans la création de son premier système de traités
    4. Pour éviter un redressement français et pour conserver le statu quo, Bismarck crée un système d’alliance que l’on appelle le premier système bismarckien. Celui-ci est caractérisé par une série d’alliances qu’il mijote entre 1872 et 1873. Le point majeur de ce système repose sur le Dreikaiserbund: l’entente des Trois Empereurs. Une première rencontre est faite entre les trois puissances en septembre 1872 pour jeter les bases de cet accord. Après une série de rencontres, les empereurs d’Autriche-Hongrie, de Russie et d’Allemagne le signent le 22 octobre 1873. En 1874, l’Italie vient se rajouter à l’accord. Son dessein consiste à faire intervenir une force de 200 000 hommes par états au cas où un des signataires se ferait attaquer par une autre puissance européenne.

      Ainsi, Bismarck réussit à isoler la France. Mais comme le rappelle Pierre Milza: "[Q]ue vaut un système dans lequel deux des principaux partenaires se regardent avec méfiance du fait de leurs ambitions balkaniques". Ce succès se retrouve donc dès le départ limité, puisque la Russie n’est pas pleinement satisfaite. Celle-ci n’y prend pas le contrôle de la Bulgarie et ne sent pas assez de soutient de la part des Allemands, ce qui la poussera à intervenir seule et de son propre chef dans les Balkans en 1877-1878. De plus, aux lendemains de l’accord, le chef de la diplomatie russe, Gortchakov, un anti-allemand reconnu, dit à l’ambassadeur de France à Berlin que l’Europe a besoin d’une France forte. Avec autant de faiblesses, ce système ne résiste pas longtemps aux tensions qui frappent alors l’Europe.

    5. Les tensions européennes entre 1872-1878 et le premier congrès de Berlin en 1878

Les tensions en Europe grossissent de plus en plus. Un des exemples de cette montée est l’imposition de la conscription obligatoire. Cela se fait d’abord dans les pays vaincus par la Prusse dans des guerres entre 1864-1871! En effet, la France l’impose en 1872, en plus elle fait des réformes en 1875 qui permettent la formation de plus d’officiers. Ceci amènent des tensions avec l’Allemagne, qui y voit la préparation de la France à une revanche. De plus, la politique du Kulturkampf, qui consiste à lutter contre le clergé catholique en Allemagne, suscite l’indignation en France. Voilà que s’entame une dangereuse crise franco-allemande en 1875. Elle s’amplifie le 21 avril, lorsqu’un ministre allemand laisse sous-entendre à l’ambassadeur de France à Berlin, qu’il pourrait y avoir une guerre préventive. Il y avait déjà eu quelques signes avant-coureur de cette intention dans un article du Berliner Post du 9 avril qui se posait la question à savoir si une guerre était en vue. Cet article aurait été inspiré de Bismarck et le ministre des affaires étrangères françaises s’en servi pour montrer que l’Allemagne préparait une guerre préventive. La France, s’inquiétant de sa puissante voisine et considérant les rumeurs comme la vérité, porte la crise sur le plan international. L’Angleterre se contente alors de porter un soutient diplomatique à la France et demande à l’Allemagne de se modérer. Mais, la Russie, quant à elle, s’inquiète de voir la France perdre une deuxième fois ce qui aurait pour conséquences de laisser le champ libre à l’Allemagne sans contrepoids en Europe. Elle décide donc de s’impliquer directement en faisant comprendre qu’elle n’acceptera pas une attaque allemande sur la France. L’intervention des deux puissances montre à Bismarck l’importance qu’il acquît au cours des dernières années. Mais, il n’a d’autre choix que de laisser tomber cette attaque préventive sentant la désapprobation de l’Europe et il ne tient pas tellement à cette guerre de toute façon.

De plus, l’inflation de la crise des Balkans en 1875-1878 amène la Russie à s’y impliquer directement en déclarant la guerre à un Empire ottoman en train de remporter des succès inattendus face à la Serbie et au Monténégro. Bismarck n’a pas d’intérêt direct dans la région, mais ses deux alliés en possèdent. Il doit donc essayer de composer avec les événements pour éviter une guerre entre les deux. Un auteur prétend toutefois que Bismarck soulève les Balkans à l’aide de ses agents secrets dans le but de briser un accord austro-russe qui laisse la Bosnie et l’Herzégovine aux Habsbourgs en échange de la neutralité du grand frère slave. Il aurait voulu créer de la tension entre les deux pour ramener l’Autriche-Hongrie sous son emprise. Pour ce que l’on sait de source sûre, la Russie finit par gagner la guerre et impose le traité de San Stefano, qui l’avantage excessivement. Malheureusement pour cette dernière, l’Angleterre vient contester les clauses du traité pour protéger les Détroits. C’est pourquoi on fait le Congrès de Berlin, qui se tient du 13 juin au 13 juillet 1878. Il réunit les principales puissances européennes: la France, l’Angleterre, la Russie, l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne. On y retrouve aussi l’Italie et quelques états balkaniques. Cette réunion de diplomates constitue le plus grand rassemblement de ce genre depuis celui de Vienne en 1815. Ce dernier eut lieu dans la capitale autrichienne à cause de l’importance que l’on accordait au chancelier autrichien d’alors, Metternich. C’est par le même raisonnement que l’on tient le congrès de 1878 à Berlin, d’autant plus que l’Allemagne proclame sa neutralité en clamant son "absence" d’intérêt dans la question. Les résultats du Congrès sont mitigés pour Bismarck, car l’ensemble de l’Europe est satisfaite, mais évidemment pas la Russie. Le chancelier allemand se contente aussi de voir les Russes reculer, mais cela mène à l’échec du premier Dreikaiserbund. Son image face aux Russes, qui se sentent opposé à un complot des nations européennes, se trouve aussi discréditée, car la Russie n’accepte pas qu’il ait favorisé la double-monarchie. Les historiens actuels nuancent aujourd’hui ce fait en jetant plutôt le blâme à Guillaume I. Bismarck dira plus tard que le Congrès représentait sa plus grande erreur. Les accords du Congrès de Berlin viennent effectivement modifier l’ensemble du traité de San Stefano, en divisant la Grande Bulgarie prévue en deux parties, dont une reste sous la souveraineté turque. Cette réunion ne fait que régler les différents problèmes à court terme, mais on y assiste cependant à un désir de rapprochement entre la France et l’Allemagne, Bismarck étant satisfait des succès des républicains en 1877. Pour celui-ci, ce congrès, qu’il croyait sans effet sur lui, vient en fait briser son premier système diplomatique, puisque la Russie quitte le Dreikaiserbund le jour suivant la fin du Congrès de Berlin. Cela ne l’empêchera toutefois pas d’en construire un second système.

Au moment où Bismarck considère que l’Allemagne a atteint ses limites frontalières, il devient un "apôtre" de la paix européenne. C’est pourquoi il consacre ses énergies à concevoir des alliances pour assurer le développement du nouvel empire et surtout d’une possible attaque de ses anciens ennemis, en particulier la France. Celle-ci se retrouve isolée à cause du rapprochement de l’Allemagne avec l’Autriche-Hongrie et de la Russie. Malheureusement, les troubles de ce que les Anglo-Saxons nomment l’"Eastern Question" viennent balayer sa première fondation, mais pas ses objectifs.

  1. LA CONSÉCRATION DE LA DIPLOMATIE BISMARCKIENNE
  2. Suite aux conséquences imprévues du Congrès de Berlin, Bismarck travaille à reconstituer une nouvelle politique extérieure dans le but d’isoler la France et de maintenir la paix. Pour ce faire, il va jusqu’à se lancer dans le mouvement colonial, malgré son peu d’intérêt pour cette question. C’est à ce moment que l’on constate l’apothéose de ce génie diplomatique qui assure pour un certain temps le statu quo en Europe.

    1. Le contenu de la deuxième politique bismarckienne

L’assurance de la paix est sans prix pour Bismarck. Les paradoxes sont donc nombreux dans ses traités, où des alliés dans un, se retrouvent ennemis dans un autre sans le savoir. Après la fin du premier Dreikaiserbund, l’Allemagne signe un traité défensif secret avec l’Autriche-Hongrie en septembre 1879. La Duplice rend alors l’Allemagne très proche de l’Autriche-Hongrie et dirige même la politique extérieure allemande jusqu’en 1918. Cette alliance consiste à une défense mutuelle en cas d’attaque russe et de neutralité en cas d’une autre puissance.

Bismarck espère encore faire une alliance avec la Russie, même si l’Autriche-Hongrie ne se montre pas très enthousiaste à l’idée de former une autre entente avec elle, mais finit par se faire convaincre sous la pression. C’est ainsi que le 18 juin 1881 les trois empires signent à nouveau le traité des Trois Empereurs. Cette nouvelle entente porte essentiellement sur deux points: la neutralité des deux autres puissances si l’une d’elles est attaquée avec un pays étranger à l’entente. De plus, l’Autriche-Hongrie et la Russie s’engagent à ne pas modifier la situation du moment dans les Balkans. Ce traité prend justement fin en 1887 lorsque les troubles bulgares éclatent de nouveaux. Le chancelier allemand essaye aussi avec cette entente d’éviter une aide de la Russie à l’Italie contre l’Autriche-Hongrie. Le nouveau chancelier russe Giers a dit de cet accord ne survivra pas à Guillaume I, ce qui montre déjà sa faiblesse. Bismarck veut créer avec ce nouveau Dreikaiserbund une zone d’influence à l’ouest des Balkans pour l’Autriche-Hongrie et à l’est pour la Russie, mais celle-ci n’en profite que pour rebâtir son armée qui doit se remettre de la guerre contre les Turcs. Étant donné que Bismarck craint la faiblesse de l’Autriche-Hongrie, il la pousse à faire un "protectorat" de la Serbie et de s’allier à la Roumanie en 1883 pour se renforcer.

Aussi, pour pallier la faiblesse de son allié, il en cherche un autre qu’il trouvera avec l’Italie, même si elle n’est pas vraiment une puissance européenne. Finalement, la Triplice est officialisée le 20 mai 1882, avec comme signataire l’Italie, l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne. Bismarck espère y insérer l’Angleterre, ce qui mettrait presque un terme à l’idée de revanche des Français. Ce traité est d’ailleurs le plus important de tous ceux fait par Bismarck.

Finalement, Bismarck réalise une entente en Méditerranée pour garder le statu quo dans cette région. Par la suite, la portée de l’entente est étendue à la Bulgarie et aux Détroits. Ce qui rend ce traité important, c’est la participation de l’Angleterre. Puis, le système Bismarckien atteint son paroxysme lorsque l’Allemagne fait une entente secrète avec la Russie, au mois de juin 1887, qui se nomme le traité de contre-assurance – aussi appelé de réassurance - pour réintégrer la Russie dans ses alliances, suite à l’effondrement du deuxième Dreikaiserbund. La France n’a jamais été à partir de ce moment aussi isolée qu’à partir de ce moment. Ces nombreux traités et accords se font à l’aide de différentes astuces, dont l’utilisation du mouvement colonial à ses propres fins.

2.2 "Elle est ici ma carte de l’Afrique"

La carte de l’Afrique dont parle Bismarck, c’est en fait l’Europe. Cette déclaration montre ses idées derrière les objectifs de sa politique coloniale. En fait, Bismarck ne souhaite pas réellement s’impliquer dans les colonies, mais des circonstances pouvant affecter l’Allemagne l’y force. Il considère que le développement de son pays ne doit se faire qu'en Europe et considère donc les colonies comme d’illusoires investissements. Il se lance dans la politique coloniale juste pour essayer la même chose qu’avec l’Autriche-Hongrie, c’est-à-dire de rallier à lui un état que les Prussiens ont vaincu. Dans ce cas, il vise bien sûr la France.

Il désir donc soutenir la France dans ses ambitions coloniales au Nord de l’Afrique en espérant qu’elle oublie l’Alsace-Lorraine. Après plusieurs tentatives infructueuses de se rapprocher de la France, il réalise que les clauses du traité de Francfort ne permettent pas un pardon facile de la France vis-à-vis l’Allemagne. Ainsi, Bismarck espère qu’en emportant une aide allemande à l’expansion coloniale de la France, il favoriserait un rapprochement entre les deux pays et ainsi avoir une véritable stabilité européenne.

Il tente donc de provoquer l’Angleterre, le principal adversaire de la France dans l’aventure coloniale. En poussant l’Angleterre en Égypte, où un conflit risque d’éclater entre elle et à la France qui a des intérêts là. Cette dernière n’est pas dupée par la stratégie de Bismarck. Elle pense plutôt que c’est une stratégie pour provoquer justement cette guerre avec l’Angleterre. Pour prouver sa bonne volonté, Bismarck décide d’occuper le sud-ouest de l’Afrique et de menacer l’Héligoland, petite île au nord de l’Allemagne, mais sous souveraineté anglaise. Peu de temps après, au Congrès de Berlin sur l’Afrique de l’Ouest, qui se déroule du 15 novembre 1884 au 26 février 1885 et au sujet du partage de l’Afrique, il gagne une victoire sur l’Angleterre à propos de la question du Congo.

Alors que ces victoires semblent porter la politique bismarckienne à un triomphe, en France, le gouvernement de Jules Ferry, qui favorise ce "mariage colonial", tombe et dans le gouvernement qui lui succède, un homme du nom de Boulanger est nommé ministre de la guerre. Celui-ci fait peur à Bismarck par son antipathie envers l’Allemagne. C’est à ce moment qu’il abandonne l’idée de se rapprocher de la France et qu’il tente un rapprochement avec l’Angleterre. Pour le faciliter, il abandonne ses politiques coloniales. Mais d’autres raisons le poussent à aller dans cette voie: il trouve qu’il n’est pas utile d’augmenter les dépenses de l’Allemagne pour des régions désertiques et il ne veut pas construire une flotte de guerre. En fait, il préfère se concentrer sur son armée de terre, qui est la meilleure d’Europe. Il espère même l’unir à la flotte de guerre de la Grande-Bretagne, qui est la plus forte au monde, en pensant qu’ensemble ils pourraient imposer la paix en Europe. Déjà, on voit que pour Bismarck tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins, c’est pourquoi il développe une stratégie politique complexe.

2.3 Le jeu politique de Bismarck

La complexité de son système d’alliances de Bismarck équivaut assez bien à celle de la situation européenne du moment. Il sait s’accommoder les puissances européennes, sauf la France bien sûr, malgré les sérieux désaccords qui existent entre eux. Derrière toutes ses politiques, il cherche bien sûr la paix, principalement en isolant la France. Toutefois, on sait qu’il y a d’autres raisons qui l’incitent à agir dans cette voie. Il désire assurer "la nature aristocratique et monarchique de l’état", ainsi que d’assurer la primauté prussienne au sein de l’empire, comme nous le verrons plus tard. Le chancelier allemand ne cherche qu’à établir un système d’alliances défensives pour son territoire. La preuve est qu’il aurait facilement pu attaquer la France sans problème durant la guerre russo-turque.

Aussi, si l’Autriche-Hongrie occupe une place importante dans sa politique extérieure, c’est pour assurer aussi sa politique intérieure. En se rapprochant de celle-ci, il finit par s’accommoder le problème des catholiques allemands. Mais le plus important est d’assurer la survie de l’empire des Habsbourgs. Advenant que celui-ci s’effondre, il craint d’avoir à intégrer au sein de l’Empire allemand les Autrichiens catholiques, qui viendrait contrebalancer le poids de la Prusse protestante au sein de l’empire, une fois joint aux Bavarois, aussi catholiques.

Lorsqu’une de ses ententes ou alliances lui semble incomplète, il se charge rapidement de combler le dangereux vide, comme dans le cas de la Duplice. Le problème avec celle-ci consiste dans le fait que si une guerre éclatait contre la France, l’Allemagne n’aurait pas l’appui militaire de l’Autriche-Hongrie, seulement une déclaration de neutralité. Cette alliance n’a toutefois comme but que d’envoyer un message à la Russie: l’isolement ne la mènera nulle part. Il espère qu’ainsi il pourra recréer un autre Dreikaiserbund. Pour l’attirer, il se rapproche aussi de la Grande-Bretagne, grande rivale impériale du Tsar. En septembre 1879, la Russie fait les premiers pas vers l’Allemagne.

Sachant que l’alliance avec les Habsbourgs est acquise, il veut à travers la Triplice de 1882 combler la faiblesse militaire de ceux-ci en cherchant de nouveaux appuis et en enlevant un ennemi potentiel à son allié. En iant l’Italie et l’Autriche-Hongrie, Bismarck sécurise la dernière des menaces guerrières irrédentistes de la première et sécurise pour lui le port autrichien de Trieste, qui constitue le seul port sûr au Sud pour les Allemands. De plus, ils amènent les Italiens dans cette alliance en leur faisant croire qu’ils pourraient s’installer définitivement en Tunisie, alors qu’il pousse les Français à la régence de ce pays. Il vient de donner un nouvel ennemi à la France. Si au début il se demande bien ce qu’il peut faire de cette alliance avec cette petite puissance, en 1887, alors qu’éclate l’affaire Schnaebelé et la deuxième crise bulgare, il la considère importante et veut renouveler l’alliance. Le comte Robiland, ministre des affaires étrangères italiennes, en profite pour en demander plus. L’Italien demande le statu quo en Méditerranée, une intervention allemande en cas d’expansion française en Tripolitaine et des compensations en cas d’expansion austro-hongroise. La France se trouve de plus en plus menacée. Lorsque la situation s’apaise avec le coq gaulois, il juge ses engagements trop lourds. Il tente donc de partager ses responsabilités avec une autre puissance, en occurrence le Royaume-Uni. Ce qui donne l’Entente de la Méditerranée. En se rapprochant des Britanniques et en se mêlant de la politique balkanique, il commence toutefois à s’éloigner des Russes.

Bismarck juge son œuvre inachevée aussi longtemps que persiste le danger d’une entente franco-russe. Le Tsar menace, en 1887, de se retirer du Dreikaiserbund à cause des progrès austro-hongrois dans les Balkans. Le chancelier semble considérer la situation encore pire, car il sait que les élites russes commence à songer une alliance franco-russe, sauf Giers qui reste un fervent admirateur de l’Allemagne. Celui-ci parvient à isoler le membre le plus influent du mouvement, le journaliste Katkov et convainc le Tsar de traiter avec l’Allemagne. Ce qui aboutit au traité de contre-assurance. À partir de ce moment, les politiques de Bismarck atteignent leur sommet le plus haut.

Après les quelques embûches de sa première politique, Bismarck ne perd pas de temps à refaire son système d’alliance. Pendant les années où il est à la tête de la chancellerie allemande, l’empire est protégé grâce aux incroyables manœuvres de cet homme. Son système reste tout de même fragile et ne peut résister éternellement aux tensions et au départ de son instigateur.

 

 

3. LA DIPLOMATIE BISMARCKIENNE À SA FIN

Même après avoir atteint ses objectifs, Bismarck ne peut contrôler les événements qui suivent peu de temps après. Sa politique, à cause des nombreuses différences de vision de ses partenaires et de ses propres problèmes intérieurs, s’amènent sur son déclin.

3.1 Les circonstances inconciliables avec la diplomatie bismarckienne

Son système d’alliances repose sur des bases fragiles, car plusieurs de ses traités sont secrets et se contredisent. Dans les plans de Bismarck, il est capital que l’Angleterre s’implique. Il souhaite vivement la participation de celle-ci dans les Balkans, pour le remplacer comme arbitre, et elle serait un allié hors-pair contre la France. Les Anglais ont cependant peur de se retrouver subordonnés aux politiques allemandes et ils ne veulent pas s’opposer officiellement à la France. À un certain moment, alors que Bismarck est fort déçu du traité de contre-assurance, il envisage de remplacer la Russie par la Grande-Bretagne, dans une alliance dirigée contre la France et la Russie. Son rêve se frotte malheureusement à la pensée politique de la Grande-Bretagne qui consiste à s’isoler des autres nations, aussi longtemps qu’il n’y ait pas de pays qui se démarque. C’est ce que l’on appelle le "splendide isolement". Celle-ci s’éloigne complètement de l’Allemagne lorsque Guillaume II monte au pouvoir et que ses objectifs deviennent expansionnistes.

Par ailleurs, la France tente du mieux qu’elle peut de se rapprocher d’une autre puissance pour sortir de son isolement. Jusqu’en 1887, Bismarck profite des erreurs des politiciens français. Après cette période, la France réussit à attirer concrètement l’attention de la Russie sur une coopération entre les deux peuples. Avant, pour éviter de se faire prendre, la France repoussait certaines avances russes et . La Russie, après quelques années de frustrations, songe à d’autres solutions que celle de s’associer à l’Allemagne, mais pour l’instant n’ayant aucun autre choix, elle se contente du traité de contre-assurance. De plus, le traité de contre-assurance ne le protège pas complètement de la Russie, car si l’Allemagne attaque la France, elle n’est pas assurée d’avoir la neutralité de la Russie. La réticence de la Russie vient du fait que l’Allemagne avantage souvent l’Autriche-Hongrie à leur détriment. Au moment du Lombardverbot, la Russie change complètement son fusil d’épaule et se tourne vers la France, qui ouvre alors son jeu. Vers la fin de sa carrière, Bismarck voit donc son système commencer à s’étioler. Il garde espoir de pouvoir contrôler ces événements d’ordre extérieur. Toutefois, ce sont des événements à l’intérieur de l’Allemagne qui viennent achever ce qui tient encore que par de très faibles liens.

3.2 Les problèmes internes auront-ils raison de Bismarck?

Tout au cours de sa carrière, le chancelier de fer a peur des mouvements nationaux et il croit important l’existence même des trois empires historiques pour le maintien de la paix en Europe. Il applique parfaitement ses vues à sa politique extérieure jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Guillaume II. Le vieux chancelier ne peut combattre la volonté du jeune kaiser, qui pourtant semble l’admirer au début de son règne. Ce dernier considère le traité de contre-assurance déloyal à l’esprit de la Triplice. Le traité fait avec les Russes n’est donc pas renouvelé en 1890, ce qui met fin aux politiques bismarckiennes. Guillaume II à sa propre politique à lui et ne tient pas à ce faire influencer dans un sens contraire à celle-ci. Cette politique se nomme la Weltpolitik. Elle consiste à développer le territoire colonial de l’empire. Les nouvelles préoccupations de l’Allemagne sont de dénicher des ressources naturelles et d’augmenter son marché. Évidemment, Bismarck, vestige d’une époque qui semble révolue, démissionne ne pouvant supporter que l’on abandonne l’idée de créer une bonne entente entre les Romanovs et les Habsbourgs. Aussi, sa vision des choses est toujours très politique. Il n’a pas saisi que l’ordre mondial se joue maintenant dans le secteur de l’économie. En fait, son âge joue aussi contre lui: plusieurs membres de l’état-major et de la haute administration ne veulent plus de ce vieil homme. Son temps est révolu, une ère nouvelle se lève qui mènera l’Europe à la Première Guerre mondiale, celle-ci n’ayant plus un modérateur comme Bismarck à l’époque où il est chancelier allemand.

Malheureusement, Bismarck voit son système d’alliances basé sur la paix s’effondrer, après avoir remporté des succès temporaires, sur la volonté du nouvel empereur. En effet, des circonstances peu favorables au maintient de son œuvre, dont en autre le mécontentement de la Russie envers sa voisine, facilite ce déclin.

CONCLUSION

L’évolution de la politique bismarckienne suit toujours le même cheminement, c’est-à-dire de fonder une paix stable en Europe pour favoriser le développement de l’Allemagne, suite à trois guerres successives. Après la guerre franco-allemande, Bismarck se met à cette tâche "pacifique" et réalise plusieurs traités pour isoler la France, sa plus récente rivale. Par contre, la crise des Balkans vient aussi interférer dans ses plans, même s’il n’y a pas d’intérêts directs. Après ce contretemps, il crée sa deuxième politique étrangère, encore axée sur les alliances. Pour renforcer ces traités, il s’est servi de plusieurs facteurs, dont l’aventure coloniale et un jeu politique fort avisé. Après avoir atteint son paroxysme en isolant la France complètement en 1887, son système se met à décliner à cause des tensions que son système ne calme en rien, autant sur le plan extérieur, que sur le plan intérieur vers la fin. Le changement radical de la politique extérieure allemande qui se produit alors avec l’arrivée de Guillaume II, détruit complètement l’œuvre de Bismarck et permet aux foyers de tension de s’intensifier et à arriver au début du XXe siècle à une situation incontrôlable.

La deuxième politique bismarckienne, dans la lignée de la première, a effectivement cherché à maintenir un statu quo en Europe pour favoriser le développement du nouvel Empire allemand. Ces traités reposant sur des nations rivales que Bismarck veut rapprocher sont difficiles à maintenir. Mais, la montée sur le trône impérial d’un nouveau kaiser contribue plus à l’achèvement des dernières politiques bismarckienne, que le manque de clairvoyance de celui qui les a créées.

Étant donné le manque de volonté de Guillaume II d’essayer de conserver le système bismarckien, ses nouveaux objectifs qu’il donne à la politique extérieure allemande sont moins pacifiques, d’autant plus qu’il se lance dans une politique coloniale, alors que presque tous les territoires sont déjà pris. Il serait donc intéressant d’étudier le lien entre la fin de Bismarck et la montée des rivalités menant à la Première Guerre mondiale.


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