Histoire moderne de la ville de Sorel : une entrevue avec Yvon Caron

Par Barbara Hofer

INTRODUCTION

Le recruteur était venu les chercher, cinq ou six garçons de 12 ou 13 ans qui ne savaient pas du tout comment allait être leur vie à Sorel. La plupart d’entre eux venaient au Mont St-Bernard pour devenir religieux. Un entre eux, Yvon Caron venait de la Beauce et venait tout juste d’avoir treize ans.

Il allait fréquenté le Mont St-Bernard à titre de juvénite et deviendrait un des premiers enseignants de la polyvalente Fernand-Lefevbre, l’école secondaire que l’on bâtit sur les ruines du lieu où il fuit éduqué pendant sa jeunesse.

M. Caron avait beaucoup de souvenir à me raconter, lui qui n’enseigne plus depuis 1997 et donne maintenant son temps à titre de bénévole en rendant visite aux malades de l’hôpital Hôtel-Dieu, dont la construction l’avait tant fasciné pendant ses années au Mont St-Bernard, et en participant à la Popote roulante et en donnant à déjeuner aux enfants qui sont dans le besoin dans le cadre du Club des petits déjeuners. Il m’a parlé des Frère de Charité, puis de son de l’histoire et du déroulement d’une journée type au Mont St-Bernard et finalement sur les changements que la Révolution tranquille a amenés dans le milieu de l’éducation

LES FRÈRES DE LA CHARITÉ

Originaire de la Belgique, les Frères de Charité sont installés au Québec depuis 1865. Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal (1840-1876) avait fait la demande pour qu’ils viennent élever et instruire des enfants de toutes conditions. C’était aussi à un moment de l’histoire québécoise où l’ultramontanisme constituait une idéologie importante au Québec et le célèbre évêque de Montréal voulait donc consolider la position de l’Église catholique dans l’éducation et en santé en faisant venir différentes communautés européennes. Les Frères de Charité n’étaient alors et ne furent toujours qu’une petite communauté religieuse. Voici un tableau qui le démontre assez bien:

Effectifs et écoles

 

Année

Nombre de frères

Nombre d’écoles

1920-1930

88

9

1930-1940

102

9

1940-1950

104

13

1950-1965

106

10

À Sorel, il ne reste qu’une seule communauté et elle se trouve au 178 rue de Carignan, la plupart des membres ayant quittés au moment de la fermeture du Mont St-Bernard en 1962 pour aller s’établir à Drummondville dans le nouveau Collège St-Bernard. Les Frères de Charité sont surtout au service des pauvres et des exclus de la société. Autrefois, ils s’occupaient de l’éducation des orphelins, des aveugles, des délinquants, des sourds et des muets.

Saint Vincent de Paul est le patron admirable de leur congrégation, Celle-ci est regroupée en une province, c’est-à-dire plusieurs communautés ayant le même supérieur, sous le patronage de la bonne sainte Anne.

Il fut un certain temps où le frère devait changer de nom pour permettre une meilleure intégration au milieu religieux, tout en intensifiant l’éloignement des racines familiales. D’ailleurs, M. Caron fut appelé Frère Claude à son entrée dans l’ordre.

HISTOIRE DU MONT ST-BERNARD

Le Mont St-Bernard fut construit en 1877 par la Société des Prêtres du Collège Classique de Sorel (il s’appelait alors le Collège du Sacré-Coeur). Cette dernière dû vendre l’édifice en 1880 puisqu’elle n’avait plus le soutien financier nécessaire pour le maintenir. En 1883, le collège devint un lycée anglican: "le Lincoln College". Celui-ci appartint à l’Université de Lennoxville, mais il ne fut en fonction que très peu de temps, c’est-à-dire jusqu’en 1888. D’ailleurs, il y a une savoureuse anecdote à propos de cette époque. En 1881, après la vente au shérif, l’abbé Onésisme Desrosiers était si peiné et voyant dans quelles mains le collège allait passer, décida d’enfouir dans le parterre une statuette de saint Joseph et le menaça de ne la ressortir du sol qu’au moment où l’édifice servirait de nouveau sa foi. En 1897, il vint expressément des États-Unis (il était curé au New Hampshire) pour la déterrer. L’institution resta par la suite sans occupation pendant huit ans. En avril 1897, la Congrégation des Frères de Charité se porta acquéreur de cette merveille sous la demande de Mgr Louis-Zéphirin Moreau, évêque de St-Hyacinthe (1875-1901) et fit revivre l’édifice. C’est depuis ce temps que le collège porte le nom de Mont St-Bernard en l’honneur du chanoine Cléphas Bernard, le curé de Sorel du moment.

Le collège ouvrit de nouveau ses portes au mois de septembre de la même année après quelques petites rénovations. L’objectif de cet établissement d’enseignement était de donner une bonne culture générale à ses étudiants par l’entremise de cours de mathématiques, de langues et de sciences. Après 1904, il y eut une augmentation marquée de la population étudiante. Un agrandissement du collège s’avérant nécessaire, on construit donc une nouvelle aire. L’objectif du collège changea de cap en 1928 lorsqu’il devint un Juvénat-Novicat-Scolastique (en 1948, le Novicat fut transféré à Québec) dont le but était de former des jeunes qui ouvrait au sein des Frères de Charité.

LE JUVÉNAT DU MONT ST-BERNARD

Qu’est-ce qu’un juvénat? C’est un collège où les jeunes hommes qui se sentaient appelés à la vie religieuse pouvaient préparer leur vocation. Pour être admis dans cette aile, il fallait tout simplement avoir la foi (catholique romaine, bien sûr) et vouloir se donner à Dieu. C’est ce que l’on nommait "l’appel de Dieu". Ce signal divin était souvent perçu comme étant un cadeau du Seigneur.

Le juvénite se préparait à être un missionnaire de la charité et un collaborateur du grand sauveur d’âme. Le juvénite devait prononcer des voeux de pauvreté, de chasteté, d’obéissance et de l’observation des constitutions (lois bibliques, de l’Église).

La vie devait être belle et enthousiaste au collège pour que les jeunes hommes aient le goût de continuer à se développer au sein de cette communauté religieuse. "S’étant donné, il mérite toute sollicitude: nourriture saine et abondante, logement spacieux et salubre, exercices nombreux et adaptés... Pour sa formation physique: classes, études, lectures, conférences... Pour sa formation intellectuelle: règlement, discipline, surveillance, recueillement, propreté, politesse... Pour sa formation morale: catéchisme, sacrements... Pour sa formation religieuse: rien ne manque et le jeune homme qui un jour "s’est donné" à la congrégation, continue tous les jours à "se donner"", (page 49, Hommage au Père Fondateur).

Tout au long de ses études, le juvénite doit se préparer pour le grand jour, c’est-à-dire au moment où il prononcera solennellement ses voeux:

C’est un édifice imposant

Qui se dresse sur la colline

L’endroit est et

Bienfaisant

L’air pur y gonfle la

Poitrine

Le juvénite en paix y vit

Dans le travail dans

La prière

Il se prépare a la carrière

Que lui destine Jésus-Christ

 

UNE JOURNÉE AU MONT ST-BERNARD

Au Mont St-Bernard, les jeunes étaient occupés du matin au soir, que ce soit avec les études ou les activités sportives. Voyons donc comment se déroulait une journée normale au collège. Vers 6h45, c’était l’heure du réveil, moment suivi de la prière matinale. On servait par la suite le déjeuner vers 8h00. Peu après, on faisait les "postes", C’est-à-dire les tâches ménagères. Chacun devait y prendre part: laver ou essuyer la vaisselle ou encore passer le balai. Il y avait à la suite de ces travaux, une petite récréation qui précédait le début des classes qui commençaient à 8h30. Pour chaque niveau, on pouvait facilement trouver de deux à trois classes qui comptaient chacune environ 25 élèves, et dont, bien sûr, un enseignant, généralement un frère de Charité, qui avait la charge d’enseigner tous les cours faisant partie du programme à une même classe. Avant le dîner, qui était normalement vers midi, on procédait à une autre prière. Après le repas, les élèves pouvaient profiter d’une longue récréation d’une heure avant d’enchaîner avec un autre bloc de cours. Les étudiants avaient droit à une collation avant d’aller pratiquer une multitude de sports tels le baseball, le trapèze pour les plus athlétiques, le hockey et finalement le jeu de drapeau. Les jeunes devaient aussi prendre part aux activités de cadets organisées par l’armée. Ils y apprenaient de forts intéressantes choses comme la survie en forêt, la lecture de carte et de boussole et l’apprentissage du code Morse. Et s’ils en ressentaient un quelconque intérêt, ils pouvaient s’exercer à la pratique d’un instrument, comme la tambourine dans le cas de M. Caron.

Ils devaient abandonner la pratique de leurs activités vers 5h00 pour par la suite consacrer un peu de temps aux devoirs avant le souper qui était toujours suivi par des activités au choix des collégiens. Ceux-ci avaient aussi à leur disposition une table de billard. Avant la prière du coucher, ils devaient obligatoirement sacrifier un peu de leur temps pour étudier ou faire leurs travaux scolaires, chose qui n’a pas vraiment changé... La journée se terminait vers 21h00 après avoir récité une prière, et oui encore une autre.

AUTRES ACTIVITÉS ET SORTIES

Monsieur Caron se souvient particulièrement de cette activité qu’on appelait les marches d’automne. Des groupes se formaient et partaient alors vers Contrecoeur, Ste-Victoire ou Ste-Anne-de-Sorel. C’était une activité obligatoire pour tous et les différents attroupements devaient touours être accompagnés d’un frère, pour éviter qu’ils se perdent. M. Caron me raconta que les jeunes aimaient cette activité en plein air. Il leur arrivait aussi d’aller se promener au centre-ville de Sorel ou de visiter plusieurs lieux comme l’hôpital Hôtel-Dieu alors qu’on s’affairait à sa construction. Voilà un des beaux souvenirs dont se rappelle M. Caron. Les collégiens entretenaient très peu de contact avec les gens du quartier, qui étaient plutôt délabré car les Sorelois semblaient refermés sur eux-mêmes et n’acceptaient pas facilement les nouveaux venus, du moins c’est l’opinion de M. Caron.

LE SPORT AU COLLÈGE

En hiver, la pratique du hockey occupait une grande partie de leurs temps de loisir. C’était les frères qui en utilisant du cuir et des lattes de bois se chargeaient de la confection de la centaine de jambières pour les hockeyeurs. Par contre, l’équipement du gardien de but était acheté à Montréal. Les jeunes devenaient très habiles selon M. Caron, dans ce sport et il y en avait même qui quittaient le collège pour aller jouer dans des ligues d’assez haut libre calibre. Durant la saison estivale, les jeunes pouvaient jouer au baseball. Encore là, tout le matériel était fabriqué par les frères.

NOËL AU MONT ST-BERNARD

Les futurs religieux devaient rester au collège durant les vacances de Noël, car, selon les frères, il fallait créer un certain détachement entre le collégien et sa famille. Les cuisinières leur préparaient tout de même de succulent repas traditionnel avec dinde, tourtière et ragoût. Et les frères essayaient de faire en sorte qu’il y ait une certaine joie du temps des Fêtes, notamment en installant le traditionnel arbre de Noël. Les futurs frères, quant à eux, se contentaient de très peu puisqu’ils savaient la rareté de l’argent.

Vacances d’été

Après avoir pu passer une partie de l’été dans leur famille respective, les élèves pouvaient profiter d’un séjour en groupe dans un genre de camp de vacances. Les frères avaient transformé une vielle grange, située près du fleuve, en dortoir (100 lits). Un tremplin leur avait été installé pour qu’ils puissent s’amuser à plonger dans l’eau du St-Laurent. Ils s’amusaient à lancer des "cennes noires" dans l’eau pour ensuite tenter de les retrouver. À cette époque, pourtant pas si lointaine de nous, l’eau du fleuve était propre, claire et potable. De temps en temps, ils pouvaient admirer le passage d’un empress (grand navire) dans le fleuve.

QUELQUES ANECDOTES

Contrairement à ce que l’on peut penser, les juvénites ont eux aussi eu leurs moments de folie. Quand l’envie leur en prenait, ils montaient au quatrième étage du Mont St-Bernard et glissaient alors assis sur les rampes d’escalier jusqu’au rez-de-chaussée. M. Caron a précisé qu’il était particulièrement important de ne pas mettre ses pieds à terre durent le trajet, sinon...

Il y avait aussi trois drapeaux qui ornaient le Mont St-Bernard et les élèves avaient la charge de les poser au sommet des mats. Alors un jour ce fut le tour de M. Caron et de deux de ses amis. Rendus au pied d’un des mat, ils envoyèrent le plus petit des trois et au moment où il allait mettre le drapeau en place, le mat cassa en deux. Il fallut que les frères viennent à la rescousse du jeune homme pour le sauver d’une chute certaine...

LA RÉVOLUTION TRANQUILLE À SOREL

Qu’est-ce que la Révolution tranquille? Elle eut lieu dans les années 1960 et désigne l’ensemble des réformes politiques et institutionnelles mises en place par le gouvernement libéral de Jean Lesage. Lui et son équipe nationalisèrent certains biens et services tels que l’éducation et la santé. On assista donc à la démocratisation de ces services et l’Église catholique du Québec perdit des pouvoirs dans des domaines où elle régnait presqu’en maître depuis les débuts de la colonisation. La ville de Sorel se verra transformé, tout comme les autres villes du Québec, puisqu’elle ne s’abrita pas face à ce courant de modernité. Plusieurs beaux bâtiments furent détruits durant cette période tels que: le palais de justice, le bureau de poste, la prison ainsi que le Mont St-Bernard. Pourquoi les a-t-on démolis? Étudions comme exemple le cas du Mont St-Bernard. Étant donné la démocratisation de l’éducation qui amena la laïcisation du personnel enseignant, le collège ne répondait plus aux nouvelles exigences du marché. Le Juvénat, la partie du Mont St-Bernard qui avait comme objectif de former des Frères de Charité prêts à oeuvrer dans le domaine de l’enseignement fournissait la plupart des professeurs,mais la laïcisation de ce milieu le rendit caduque. Il serait important de mentionner que le Mont St-Bernard commençait à "exiger" des rénovations majeures. L’État s’est donc dit à ce moment que cela coûterait moins cher de le démolir et de reconstruire un nouvel édifice plus moderne, mieux adapté et plus grand. C’est durant la Révolution tranquille que la construction des polyvalentes commença et que l’État se mit à subventionner beaucoup de projets publics dont un des buts était la création d’emploi pour les Québécois. On démolit donc le Mont St-Bernard en 1963, après 83 ans d’existence. C’est sur ce même site que l’on appelle "le plus haut sommet de Sorel" que l’on commença la construction de la polyvalente Fernand-Lefevbre près de quatre années plus tard.

LA CONSTRUCTION D’UNE PREMIÈRE POLYVALENTE DANS LA RÉGION

Voyons maintenant comment cette nouvelle école a été construite. C’est le 16 novembre 1965 que Paul Gérin_Lajoie (ministre de l’Éducation de l’époque) fit la première pelletée de terrre qui marquait l’envoi du projet. Cependant, après cette date, les choses n’avancèrent guère très vite car ce n’est que le 14 avril 1967 que l’on dévoila officiellement la maquette d projet. Le ministère de l’Éduation assura la commission scolaire régionale, le 28 avril de cette même année, d’une subvention d’environ 4 420 000$. Les travaux de construction débutèrent le 2 mars 1968 et prirent fin en 1969. L’édifice fut construit à partir de pièces préfabriquées venant de Montréal. La polyvalente ouvrit ses portes le 22 septembre 1969 pour accueillir 3100 élèves de secondaire 2,3 et 4. Le port de l’uniforme (la jupe et la blouse) était obligatoire pour les filles. Durant cette première année, les classes n’étaient pas encore mixtes, mais elles le devinrent dès l’année suivante. Le nouvel établissement d’enseignement fut inauguré au mois de mars 1969, après l’ouverture, ce qui montre bien tous les problèmes que constitua la construction de cette institution soreloise. Finalement, l’école fut nommée en l’honneur du président fondateur de la Régionale de Carignan, l’ancêtre de la Commission scolaire de Sorel, M. Fernand Lefevbre.

La Révolution tranquille aura donc changé le visage de Sorel à tout jamais, pour le meilleur et pour le pire.

CONCLUSION

Recueillir des faits de l’histoire par la mémoire d’une personne est toujours plus passionnant que d’essayer de la trouver dans des livres, car le témoins la livre avec tant d’émotion. J’ai particulièrement apprécié ma rencontre avec M. Caron car même s’il a un très grand vécu, il est resté très humble. En quelque sorte, il m’a permis de vivre l’expérience d’avoir un frère comme enseignant, chose de plus en plus rare de nos jours. Sorel a perdu ses plus beaux édifices de son histoire tels que: le Mont St-Bernard, l’édifice des Postes et des Douanes, le vieux Palais de Justice... mais heureusement, il en reste quelques-uns encore et il serait pour nous d’une importance capitale que nous les protégions de l’ultime charge du temps et des bulldozers.


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