L'autel et le trône

Par Mathieu Pontbriand

La place de la religion dans les sociétés antiques est indéniable. Celle-ci touchait à tous les domaines de la société. Alors, en quoi est-ce que le dieu national pouvait légitimer le pouvoir temporel du roi? J’analyserai cette question en comparant les rois perses, de Darius I à Xersès I (521-465), à ceux hébreux sous le royaume unifié (1030?-930), après les avoir analysés de façon distincte.

Sous les règnes de Darius I et de son fils, la religion mazdéenne occupa une place très importante. Le mazdéisme venait du prophète Zarathustra et elle constituait une religion dualiste, où le bien et le mal, ou encore la vérité et le mensonge s’affrontaient sur la terre. Le dieu principal de cette religion s’appelait Ahura Mazda. On donna tant d’importance à ce dieu dans cette religion polythéiste, que certains historiens y voient, à tort ou à raison, un début de monothéisme.

La présence d’Ahura Mazda fut capitale pour Darius, car celui-ci prit le pouvoir dans des circonstances assez obscures. Selon ses propres dires, il avait renversé un usurpateur du trône qui se faisait passer pour le frère du roi depuis le décès de Cambyse au retour de sa campagne d’Égypte. Le problème était que Berdiya, le frère, devait être mort assassiné par son frère depuis quelques temps déjà! Mais selon plusieurs historiens d’aujourd’hui, ce ne serait que Darius qui aurait monté cette supercherie pour se débarrasser plus facilement de Berdiya, héritier légitime. Devant cette incertitude, le nouveau monarque se devait de légitimer sa descendance achéminide. Il y parvint de plusieurs manières, dont en se mettant sous l’aile d’Ahura Mazda. À la lecture d’inscriptions royales, ce dieu créa Darius "pour être roi", lui aurait "remis la royauté" et lui donna donc toutes les bonnes terres, avec les meilleurs hommes et les bons chevaux. Cela plaçait donc le roi sous la "protection spéciale" du dieu. De ce fait, le Grand Roi se retrouvait donc à être l’intermédiaire et le régent d’Ahura Mazda en ce monde où tout lui appartenaient. Aussi, c’était par la présence du Grand Roi que le dieu transmettait la chance et la victoire aux troupes impériales. La capacité de gouverner venait aussi du puissant dieu. On voit donc cette lutte entre la vérité et le mensonge. À partir du règne de Darius I, on assista à une polarisation de ces deux concepts. Le Grand Roi devint le dépositaire de la vérité et ses opposants, ceux du mensonge, d’où l’appellation "rois menteurs" pour ceux qui se révoltèrent à l’avènement de celui-ci. On ne pouvait donc pas critiquer aucune décision du roi: il était la vérité.

Contrairement au vieux mythe propagé à cause des auteurs grecs, les maîtres du premier empire universel n’étaient pas divinisés, vu la primauté accordée à Ahura Mazda. Cependant, ils étaient considérés comme des surhommes, car le dieu-protecteur lui accordait des vertus spéciales et que les Perses devaient prier ce dieu pour le roi. Il faut noter que, comme le dit Benveniste, pour Darius I Ahura Mazda représentait le concept idéal pour affirmer ses prétentions au règne mondial.

Son fils Xerxès continua dans cette ligne dès le début de son règne. Dans une inscription laissée à la postérité, le nouveau Grand Roi affirmait avoir rétabli l’ordre chez des rebelles, détruit les faux-dieux et avoir restauré le culte d’Ahura Mazda. Ces lignes signifiaient que Xerxès se plaçait en continuité avec son illustre père, donc avec sa transcendance des vertus royales. Donc, cette inscription ne reposait peut-être même pas sur des faits. Toutefois Xersès alla plus loin que son père en faisant en sorte que les Perses durent être dorénavant fidèles au dieu et au roi pour "mériter la qualité" d’artava, c’est-à-dire de bienheureux pouvant accéder au festin céleste après sa mort.

Il est très important de savoir que malgré ce lien étroit de la religion entre le Grand Roi et le dieu et contrairement à l’inscription laissée par Xersès, la religion perse ne fut jamais imposée aux peuples conquis. Les autorités respectèrent hautement les autres religions, un trait de civilisation datant de Cyrus. Ils ne s’en prenaient aux sanctuaires non-mazdéens que pour se venger d’un affront ou que pour se faire respecter dans une province qui s’était rebellée. Aussi, ces deux rois ne construisirent pas, à l’exception d’autels, de grands monuments en l’honneur d’Ahura Mazda, ou de leurs autres dieux.

Certains de ces traits reviennent chez les Hébreux, d’autres non. On sait évidemment que leur dieu s’appelait Yahvé, ou encore, Yhwh et que depuis Moïse, la religion hébraïque constituait une "monolâtrie", c’est-à-dire croire en un seul dieu, mais ne pas le penser nécessairement unique. À leurs yeux, le destin du peuple était lié à Yhwh, car ils constituaient le peuple élu. Depuis leur retour d’Égypte, les Hébreux vivaient dans une confédération dirigée par des juges. Les liens de ce système politique étaient très lâches, ce qui causa un certain problème lorsque l’ennemi philistin, fédéré et maître du travail du métal, se pointa à l’horizon. Habituellement, en cas de danger, les Anciens donnaient à un militaire expérimenté des pouvoirs spéciaux pour la durée de la menace. Alors, devant le danger qui devenait de plus en plus présent, les Anciens décidèrent de désigner un roi. Mais cela fit problème, car cela n’était-il pas renier la souveraineté de Yhwh? En arrière de ce danger se cachait aussi la peur de la tyrannie et de la fin de la "démocratie tribale et égalitaire". Alors pour régler ce problème, le futur roi devait être choisi par Yhwh par le biais de l’assemblée. Bien sûr, il se devait de suivre les règles de Yhwh. Saül, un militaire, fut donc élu roi grâce aux votes de l’assemblée. À sa mort tragique, Ishbaal, son fils lui succéda en Israël et David se fit proclamer roi des Judéens à Hébron. Après deux ans de règne, Ishbaal mourut et David parvint à mettre la main sur la couronne d’Israël, toujours en se faisant élire. Même qu’il dut se faire réélire à la suite de la révolte d’Absolom. Le fils de David, Salomon, évita l’élection qui devait désigner le choix de Yhwh, mais il ne put acquérir le trône que par l’appui du prêtre Çadoq contre son frère Adonia et il fut aussi reconnu pour la construction du Temple.

Alors, le roi hébreu avait besoin de son dieu pour être légitimé, puisqu’il devait être son "lieutenant" sur terre. La grande croyance de David en Yhwh facilita son accession au trône d’Israël. Aussi, le roi possédait ses pouvoirs grâce à l’onction fait à son sacre. Ainsi, il devenait porteur d’une force divine qui lui donnait: dextérité, sagesse, pouvoir et fécondité. Le roi se devait aussi de faire ce que Yhwh promettait à son peuple. Cela aurait donc dû avoir des répercussions sur la propagande religieuse. On sait que sous Saül, la monarchie fut très nationaliste, donc dure pour les minorités. Cela changeant avec David qui toléra les autres cultes et ils devinrent tout à fait libres sous Salomon. On régla la situation en nommant les autres cultes locaux "des cultes d’anges du seigneur". Et il ne faut pas oublier que dès que Jérusalem devint la capitale du royaume et la résisdence du roi, les symboles de la religion y firent rapidement déplacées.

Toutefois, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel ne faisaient pas nécessairement bon ménage et ce dès le départ de la royauté. En effet, Saül attaqua rapidement la tribu des Gabaonites, qui gardait l’arche de l’alliance à l’époque, dans le but probable de contrer toute tentative de contestation de son pouvoir par ceux-ci, qui détenaient un certain pouvoir religieux. Sous David, la centralisation fut mal vue face au pouvoir de Yhwh et des tribus, ce qui provoqua quelques révoltes. Mais le règne typique sur ce problème fut celui de Salomon, qui bien que restant le "serveur" de Yhwh et ayant construit le Temple, mit le royaume directement sous son pouvoir: Israël lui appartenait à lui. Ce dernier laissa aller tous les cultes différents de celui à Yhwh et il allait vivre dans une luxure restée célèbre. Il bafoua littéralement le deutéronome, ce qui évidemment choquait. Ces écarts devaient être dus à l’absence de la reconnaissance des assemblées, à la présence d’une forte armée et à la richesse du royaume sous son règne. Mais à sa mort, son régime "pharaonique" contribua certainement à mener à la division du royaume en 930 av. J.-C.

Tout d’abord, ces deux monarchies correspondaient parfaitement à la description du souverain à l’oriental que donne Cazelles, c’est-à-dire qu’il était "à la jonction d’une idéologie où le roi est père de son peuple, chargé par Dieu [et] d’en assurer la bonne vie". On remarque que pour le règne de Darius, la légitimation divine correspondait à un désir personnel d’enraciner une prise de pouvoir aux apparences louches. Avec Xersès, cette légitimation devint plus à l’image hébraïque, c’est-à-dire pour répondre aux désirs religieux de la société.

Aussi les deux rois se retrouvaient dans une religion où il y avait un dieu très dominant, voire unique. De ce fait, ces monarques restaient des hommes, car ils ne pouvaient s’imaginer être supérieurs à leur dieu. Sauf, que dans le cas perse, le roi était perçu comme un surhomme à cause des fameuses "vertus spéciales" que son dieu lui avait données. En Israël, le roi recevait aussi des "vertus", mais elles n’étaient là que pour l’aider à répondre à son devoir. Les Hébreux, en particulier les Israélites, n’allaient pas tolérer une monarchie absolue. Ils étaient donc tous deux des élus de leur dieu national. Toutefois, chez les Achéménides, il était un élu direct, tandis que chez les Hébreux, le roi était choisi par le biais des assemblées de Juda et d’Israël. Cela fit en sorte que le Grand Roi posséda un véritable pouvoir absolu et que le "lieutenant" de Yhwh devait régner dans un contexte plus "constitutionnel". En fait, la monarchie hébraïque représentait une royauté soumis à la loi, particularité probablement due au débat ayant eu lieu avant l’avènement de la monarchie terrestre.

Pour le roi perse, le fait d’être l’élu divin représentait d’avoir été créé par Ahura Mazda et que celui-ci lui avait donné le titre royal pour régner sur le monde qu’il avait créé. Cela lui donnait donc énormément d’autorité sur son peuple et le "droit" de faire des conquêtes ou d’écraser des rebelles. Pour le roi hébreu, être l’élu symbolisait être le lieutenant de Yhwh, donc de protéger son peuple et de lui assurer une bonne vie. Ces derniers durent jouer sur leur pouvoir pour acquérir d’autres privilèges et pouvoirs, ce qui mena à Salomon.

Aussi, les deux rois, bien que "tenant" leur pouvoir de leur dieu respectif, ne firent apparemment pas de pression sur les autres cultes sur leur territoire pour remercier d’une quelconque façon leur dieu national. De plus, les monarques, à l’exception des autels pour les Perses et du Temple pour les Hébreux, ne bâtirent pas de grands monuments religieux pour leur dieu.

Par contre, une des différences à noter sur l’image de ces rois à travers la religion est les sources laissées. Le Grand Roi est parvenu jusqu’à aujourd’hui avec une image glorieuse, car les traces laissées viennent d’inscriptions officielles, où l’on mettait en valeur la personne du roi. Seul les auteurs grecs classiques, des rivaux de l’époque, décrivirent cette société. Aussi, il y a très peu de sources venant du peuple en général, ce qui s’impose comme une grave lacune. Pour les Hébreux, ce problème est moins présent. Pour la période travaillée, la plupart des informations nous viennent bien sûr de la Bible. Ses auteurs même contribuèrent à "démythologiser" et à montrer ses défauts, la Bible ayant probablement été écrite en grande partie après l’ère du royaume unifié, donc certaines parties y sont pour critiquer la monarchie, surtout pour le règne de Salomon ou encore pour l’encourager. Grâce à ce document, différentes opinions ont pu parvenir jusqu’à nous.

En guise de conclusion, en comparant comment les Perses et les Hébreux utilisèrent leur divinité pour légitimer leur pouvoir, on s’aperçoit rapidement des ressemblances entre les deux. On constate cependant que chez les rois perses, cette légitimation divine mena au pouvoir absolu et sans opposition et chez les rois hébreux à une monarchie aux prises avec son besoin de centraliser, sa foi religieuse et le désir d’imiter les autres souverains orientaux. On voit donc que cela mena à deux idéologies politiques et il serait très intéressant de voir comment ils influencèrent les sociétés qui suivirent.


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