Salammbô

Par Mathieu Pontbriand

Vers le milieu du IIIe siècle av. J.-C., eut lieu une guerre qui ne fit pas grand bruit dans l'histoire que lorsque Gustave Flaubert lut quelques lignes de l'historien Polybe, qui lui inspirèrent un de ses chefs-d'oeuvre: Salammbô. Malheureusement, les gens continuèrent à ne pas regarder l'événement historique, c'est-à-dire la guerre des Mercenaires, la délaissant pour seulement regarder l'oeuvre littéraire. Ici, ce que je tenterai de faire, c'est de regarder ce qui s'est réellement passé lors de ce qui peut être considéré comme le plus violent conflit "patron vs employés" de l'histoire, en plus d'observer la civilisation carthaginoise. Cet exercice sera fait à partir du récit de Flaubert. Pour y parvenir, je parlerai de deux thèmes: l'immolation des enfants et de Narr'Havas et de ses cavaliers numides.


L'immolation des enfants:

Un des chapitres qui frappe le plus le lecteur de Salammbô fut certainement celui se nommant Moloch. Celui-ci, selon Flaubert, constituait la divinité protectrice de la puissante cité, mais pas pour autant la plus importante. La plus importante divinité se nommait Tanit, mais elle était une femme, donc peu importante, selon ses adorateurs, dans la cérémonie plus virile qui allait prendre place.

Alors, lorsque les Mercenaires en quête de vengeance réussirent à vider l'aqueduc de Carthage et qu'ils établirent le siège de la ville, les Carthaginois très inquiets commencèrent à se demander s'ils n'avaient pas provoqué la colère des dieux. Et ils se rappelèrent donc d'un sacrifice traditionnel à l'endroit du dieu Melquart à Tyr, qu'ils avaient omis de réaliser. Alors pour regagner le respect des dieux, le pontife, avec l'accord des Anciens, se résigna à déclarer la cérémonie en l'honneur de Moloch, plus concrètement l'immolation des enfants. Cela eut lieu, même si les Carthaginois finirent par briser le siège, car ils restèrent tout de même assoiffée et en état de guerre. Il fallait se plier à cette terrible tâche, car ces dieux étaient considérés "comme des maîtres cruels" , que seul des présents pouvaient adoucir. Habituellement, les Carthaginois pour sauver leur vie procédaient à un rituel moins barbare que celui qu'ils allaient utiliser. Mais là le danger était généralisé et ce fut pourquoi l'on adopta cette solution: seule de la viande fraîche allait les calmer. Évidemment, à l'annonce de cet événement ce fut l'hystérie dans les rues et pis encore lorsque les prêtres vinrent chercher les victimes. Même Hannibal, le fils du brillant suffète Halmicar, faillit être emporté. Heureusement pour lui, son père qui l'adorait lui substitua un fils d'esclave.

Pour terminer, dans un rituel très détaillé, on poussait les enfants dans le feu (ventre de Moloch) en les faisant glisser par ses "bras", après avoir pris la peine de les "charger des crimes du peuple" auparavant.

Ce rituel assez horrible aurait vraiment existé dans l'antique ville méditerranéenne, car dans les textes des historiens de l'époque, on retrouve des extraits où l'on parle de cette cérémonie, mais aucune note ne fut trouvée à propos d'un sacrifice durant cette "guerre sans merci" . En plus, l'on découvrit dans le tophet de Salammbô, là où l'on célébrait le rite, des urnes remplies de cendres d'enfant. En fait, l'auteur de Madame Bovary s'inspira peut-être de l'immolation de deux cents jeunes personnes lors du siège de la ville par Agathocle, roi de Syracuse, vers 310 av. J.-C. Il faut noter par contre que ce sacrifice ne fut pas fait en l'honneur de Moloch, mais en l'honneur du dieu d'origine tyrienne, Melquart. Ce qui semble sûr toutefois, c'est qu'il n'y eut jamais de cérémonie en l'honneur de Moloch, car celui-ci n'exista jamais! Cette erreur était due à une mauvaise interprétation de certains textes. On y mélangea le nom de la cérémonie à celle du dieu à qui la cérémonie aurait été faite. Alors, ce que Flaubert décrivait était le sacrifice molk et il aurait dû parler du dieu Baal Hammon comme du protecteur de la ville. On obtint cette théorie plus véridique grâce à E. Eissfeld . Selon le couple d'historiens Picard, le rituel de la cérémonie que décrivit Flaubert serait assez près de la vérité, car ce dernier s'inspira des textes de Diodore de Sicile.

Toutefois, certains spécialistes de Carthage réfutent la théorie d'un sacrifice aussi macabre. Un parmi eux, Benichou Safar, pense plutôt que les enfants sacrifiés n'étaient pas vivants, mais qu'ils étaient des "enfants mort-nés ou décédés peu après la naissance" . D'autant plus que ces rituels se firent à une époque où la mortalité infantile sembla élevée, alors il y avait un "bon bassin"...

Comme il a déjà été dit, Hamilcar, lorsque les prêtres vinrent chercher le butin de Moloch, leur donna un fils d'esclave (personne n'avait vu Hannibal encore à ce moment dans le livre) à la place. L'historien Diodore de Sicile reprocha effectivement aux Carthaginois de tricher de cette façon . Bien sûr, on sacrifia aussi des animaux à la place des enfants.

On analysa les restes retrouvés à Salammbô. Hamilcar, dont le fils avait dix ans, n'aurait pas eu à s'inquiéter s'il eut à faire face à cette situation: il était trop vieux. Selon l'analyse faite, les victimes étaient âgées la plupart du temps de moins de deux ans et parfois jusqu'à six. Et encore plus rarement, on retrouvait des nouveaux-nés, voire de simple foetus!

Devant ce genre de moeurs, on peut se demander pourquoi les Phéniciens d'Occident agissaient ainsi. Et bien, il y aurait des raisons mythologiques et historiques (ou quasi-historique) à cela. Pour la raison mythologique, cela est fort simple. Selon certains spécialistes , Baal Hammon fut l'équivalent du dieu grec Kronos. Ce dernier aurait un jour dévoré dans un excès de mégalomanie ses propres enfants, d'où ce sacrifice. Pour les raisons historiques, l'une s'est vraiment produite, l'autre tient peut-être plus de la légende. La vrai épisode prit racine à Tyr, qui était la ville-mère de Carthage. Lorsqu'Alexandre le Grand y mit le siège, les gens immolèrent "un enfant de condition libre" à Melquart, dieu de la Cité. On attribuait ce malheur à la colère des dieux. La deuxième raison est moins vérifiable et le sera probablement toujours. Selon la légende, la fondatrice de la ville, Didon, se serait jeté de son plein gré dans le feu pour assurer la survie de sa ville et depuis les Carthaginois aurait cherché à avoir le même dévouement. Ces deux éléments sont unis par un lien: le rituel. Effectivement, les Carthaginois croyaient que leurs malheurs étaient attribuables à la colère des dieux face aux humains. Les cérémonies rituelles étaient alors le moyen utilisé par les Carthaginois pour calmer la mauvaise humeur divine.

Un dernier fait particulier à noter à propos de ces immolations et que Flaubert ne dit pas clairement: il n'y avait que les enfants de noble qui y "prenaient" part.



Narr'Havas et ses cavaliers numides :

Au début du roman, la présence de Narr'Havas, un noble numide se fit sentir. Celui-ci vivait chez les Barcides dans le but de concrétiser une alliance entre son père et le puissant Hamilcar. Mais lors du festin barbaresque, Narr'Havas vit pour la première fois des six mois qu'il avait passé chez son hôte, Salammbô, la fille de son hôte. Et ce au même moment que le géant Mâtho. Après quelques chocs assez physiques entre eux à propos de la fille du suffète , les deux chefs firent une alliance à Sicca pour détruire Carthage. Mais dès ce moment, Spendius, l'ami du Libyen, se méfia des "futures perfidies" du Numide. Après avoir définitivement signé leur alliance par une cérémonie, le prince des Numides partit à quelques reprises prétextant soit la recherche en approvisionnement chez lui ou soit pour sécuriser son royaume. Effectivement, sans trop savoir pourquoi, il devint roi des Numides au cours du roman. Mais finalement, le Cappadocien avait raison: Narr'Havas ne recherchait que des avantages dans cette guerre et lorsque la victoire se montra plus en faveur d'Hamilcar, il quitta le camp des Barbares avec ses 6000 cavaliers. Il se voua alors au suffète qui, pour le remercier, lui donna Salammbô en mariage. Touché par cette reconnaissance et poussé bien sûr par d'autres facteurs, le roi des Numides se montra un fidèle allié des Carthaginois dans leur lutte pour sauver la République. Par contre, le roi ne contrôlant que les Massyliens, une partie des Numides resta avec les Mercenaires. Malheureusement pour Narr'Havas, cette dévotion ne lui apporta pas le bonheur escompté: Salammbô mourut au cours de la cérémonie qui allait les unir, car elle avait touché "le manteau de Tanit" .

Tous les exploits récités ci-haut existèrent presque tous. Cette fois Flaubert ne fait pas d'erreur en les signalant dans son récit. Son personnage avait un fondement historique. Il n'avait que changé son nom légèrement pour le rendre probablement plus exotique. Le nom du personnage véridique était Naravas et il était un prince des Numides, mais peut-être pas roi; les informations n'étant pas très claires sur son titre. Par contre, l'on sait qu'il était un chef de guerre.

Au début de la guerre des Mercenaires, celui-ci se retrouva effectivement du côté de ces derniers. Pourquoi? C'est fort simple. Les Numides se constituaient de plusieurs groupes et ceux qui vivaient proches du territoire carthaginois se trouvaient soumis à un protectorat et devaient payer un lourd tribut à leur voisine. Au cours de la lecture de Salammbô, on remarque vite que le territoire de Narr'Havas était à proximité, ce qui devait être le cas de Naravas aussi dans la réalité. Les Numides recherchaient donc à travers le conflit un peu plus d'autonomie. Cela n'empêcha toutefois pas Naravas de changer de camp, lorsqu'il crut la bonne fortune du côté du chef des Barcides. Cela se fit dans des circonstances assez semblables à ce que décrit le romancier français. Bien que méfiant au départ, le brillant suffète pour honorer le geste de son nouvel allié, lui donna effectivement la main de sa fille. Par contre, celle-ci ne devait pas se nommer du même nom que dans le roman, l'on ne sait absolument rien sur ce qui arriva du mariage et il n'eut probablement jamais d'animosité entre le chef numide et le Libyen à propos d'elle.

Cet homme de guerre allait se révéler un extraordinaire allié pour les Carthaginois et leur cause. Sa défection du camp barbare donna à la cité punique une cavalerie correspondant vraiment au nombre de 6000. Celle-ci faisait défaut à la République et une fois jointe aux 70 éléphants, elle contribua dramatiquement à la débande des soldats de Mâtho, de Spendius et d'Autarite. Cet écrasement fut plus rapide qu'il ne le parut dans la fiction du Français et lorsque l'on regarde les dates (241 av. J.-C. à 238 av. J.-C.), on y trouve une certaine longueur. Cette durée serait justement due à la division réelle des Numides. Après que les Mercenaires furent balayés, les armées de Carthage auraient continué la guerre face aux dissidents numides . La renommée de la cavalerie numide était reconnue par tous. Le célèbre historien Tite-Live leur donna l'honneur d'être les "meilleurs cavaliers d'Afrique" . Cette force venait de la petite taille des chevaux. Ainsi, ils allaient être une des bonnes raisons des avantages militaires des Carthaginois, jusqu'à qu'un de leur prince préfère l'alliance romaine, ce qui allait mener à la défaite de Zama et au déclin graduel de la ville par la suite.

En guise de conclusion, on admettra que malgré quelques écarts et erreurs, Gustave Flaubert fit un assez bon portrait de ce fameux événement. Au moins, on ne peut lui reprocher des anachronismes comme on peut le faire pour Ridley Scott et son Gladiateur. Il a réussi à décrire l'âme de ce peuple, duquel il a toutefois omis parler de son important aspect de commerçant. Aussi, il fit un portrait juste de la guerre des Mercenaires, aussi horrible fut elle. Considérons-nous donc chanceux d'avoir une représentation de cette grande ville par une des plus grandes plumes du XIXe siècle, quand on sait que les sources antiques traitant de Carthage sont rares et qu'elles proviennent souvent de ses ennemis.

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